Construite au début des années soixante, c’est dans cette petite cité HLM au nom si bucolique que j’ai grandi. Il faut dire qu’à cette époque, il y avait encore à La Courneuve, des champs, des rus qui côtoyaient les grandes usines, Babcook, Norton, La Satam … .
Nous étions logés dans un quatre pièces au numéro 16 de l’allée des Primevères. Je suis né en 1959 et nous y avons emménagé alors que je devais avoir deux ans. Auparavant, nous habitions au 8 rue Racine, dans deux petits appartements de neuf mètre carré, WC sur le palier, et un lavabo dans la cuisine qui servait autant à faire la vaisselle que la toilette quotidienne. Bien sûr, je n’en ai aucun souvenirs. En emménageant dans la cité des Fleurs, nous accédions à un confort certain : une vraie cuisine, suffisamment grande pour manger en famille, une salle de bain avec baignoire, un vrai luxe, et une chaudière à charbon qui chauffait uniformément l’ensemble de l’appartement. Avec mes deux sœurs, nous partagions la même chambre. Mon grand-frère de dix ans mon aîné avait la sienne ainsi que mes parents. Nous avions un salon où trônait notre petite télévision en noir et blanc, une belle bibliothèque et un buffet …
Pour mon père, vivre dans ces nouvelles cités HLM était un choix. Il était important de vivre avec ceux qui constituaient la grande majorité de la population Courneuvienne. 

Cité des fleurs, tout le monde se connaissait. Pour nous autres enfants,  notre hauteur en centimètre définissait notre périmètre géographique d’exploration et en conséquence le cercle de nos connaissances. Du haut de notre un mètre vingt, nous autres du 16 allée des Primevères, les Houdremont, Mase, Fouasnon, les six sœurs SotoVelasco et la fratrie Barataux, nous nous retrouvions au pied de notre hall d’entrée. On s’appelait la plupart du temps par nos noms de famille. On cognait facilement à la porte des uns et des autres, et ainsi les parents savaient toujours avec qui nous étions sans même avoir à le demander. Les enfants du 16 étaient amis avec ceux 14 voire du 12, les Demangelle ou les Wacheul, ils étaient à proximité immédiate. Au delà du 12, cela devenait un peu plus difficile, mais pas impossible. Les Poirier ou les Fraisse qui habitaient au 10 voir au 8, pourraient en témoigner. Se rendre à l’allée des Marguerites ou celle des Roses était une autre affaire. À ce très jeune âge, nos escapades autonomes n’allaient guère au-delà de l’école du quartier située juste à la sortie de la cité.
Les enfants étaient les rois des espaces communs. Nous jouions au pied des immeubles ou dans l’un des deux squares de la cité. Le parking, bordé d’une voie de circulation ovoïdale, se transformait souvent en vélodrome et sur nos petites bicyclettes les bobos étaient assez fréquents.
Tout ceci se passait sous l’œil bienveillant, mais également inquisiteur, du concierge, Monsieur Vergnaud. Tel un châtelain, il veillait sur la propreté de son domaine et au bon comportement de ses habitants. Il connaissait chacun des enfants et n’hésitait pas à intervenir s’il jugeait que notre attitude le méritait ou que nous nous mettions en danger. Si nous ne l’écoutions pas, nous avions à rendre des comptes aux parents en rentrant à la maison.  Bien sûr, nous pestions et nous trouvions cela injuste. Les adultes se parlaient, et nous savions que nos faits et gestes, dès lors que nous dépassions ce qu’ils estimaient être les limites du raisonnable, pouvaient arriver aux oreilles de nos parents. Je pense que nous admettions, bon an mal an cet état de fait, parce que cela s’inscrivait dans une ambiance plus générale de notre petit univers où le rapport aux adultes ne se limitait pas au respect des règles. Aider à réparer une roue de bicyclette crevée, se soucier d’un petit chagrin, partager un petit goûter chez les uns ou chez les autres faisaient partie des attitudes quotidiennes sans que cela ne pose question. Certes, on était très loin de la vie communautaire, mais, l’entraide était de mise. Les petits services entre voisins allaient de soi, comme par exemple, se dépanner sur des denrées alimentaires, ou donner un petit coup de main sur des petites bricoles dès lors que l’un ou l’autre avait une compétence à mettre à disposition. Il n’était pas incongru que les adultes fassent manger les enfants d’un voisin pour permettre une absence exceptionnelle. Cette solidarité était précieuse lors d’évènement plus dramatique. Je me rappelle que mes parents avaient accueilli Francis, un des enfants Fraisse, pendant plusieurs jours à la maison lorsque son père venait de décéder dans un accident du travail.
C’est ainsi que nous grandissions dans cette ambiance rassurante et que l’ensemble des adultes contribuait d’une manière ou d’une autre à l’éducation des enfants de notre petit univers.


Vivre en cité HLM n’était pas qu’une obligation, c’était aussi pour mes parents un choix. Ils ne voulaient qu’en aucun cas les responsabilités et la notoriété locale de mon père ne se ressentent son sur notre comportement, notre façon d’être et toujours en rapport avec les valeurs qu’ils voulaient nous transmettre.
Sans dire que nous vivions chichement, ce n’était pas non plus l’opulence. Comme tout élu communiste, mon père reversait l’intégralité de ses différentes indemnités au parti qui en retour le rémunérait comme un ouvrier qualifié. Ma mère était employée de mairie. De fait, nous ne ressentions aucune différence  entre nous et les autres enfants de la cité. Vivre ici, c’était clairement un choix qui garantissait qu’à aucun moment, ni mon père ni le reste de la famille étions « déconnectés » des réalités vécues par la grande majorité de la population courneuvienne. Bien sur mon père bénéficiait d’avantages liés à la fonction, mais de ce que je sache, cela se résumait à la voiture mis à disposition pour assurer ses déplacements. La seule différence que nous pouvions ressentir c’était à la maison car, à l’exception des deux dernières années de sa vie, mon père était très pris et donc souvent absent.
Chacun nous voyait vivre comme tout un chacun. Comme tout un chacun, nous mangions avec les autres enfants à la cantine de l’école. Comme tout un chacun, les rares sorties au cinéma étaient une fête. Comme tout un chacun, nous chargions la voiture  des valises et de la tente de camping pour aller en vacances.  Le gardien de la cité, les enseignants, se comportaient avec nous comme avec n’importe quel autre enfant. Mon père était naturel, d’un naturel parfois déconcertant pour certain. Lorsque quelqu’un frappait à la porte, il pouvait ouvrir sans se soucier de la tenue dans laquelle il était. Il fallait alors voir la tête de la personne venue interpeller  « Monsieur le Maire » à domicile et se retrouver face à un homme en robe de chambre.
Je ne me rappelle pas que nous ayons été mis à l’écart, pointés du doigt ou pire encensés. Seule ma grande sœur y a été confrontée alors qu’elle était au lycée. Elle avait été prise à partie par un professeur, lui-même engagé politiquement, qui avait déclaré devant la classe que mon père gagnait très bien sa vie. Mon père n’était pas intervenu, mais il avait donné à ma sœur les éléments de réponse pour ses camarades de classe.

Nous ne tirions aucun avantage morale et matériel du statut de mon père et de ses engagements Pour tout dire,  je n’ai compris que très tard, suite à l’interpellation d’un camarade d’école en CM1, me demandant si c’était vrai que j’étais le fils du maire, ce que je m’étais fait confirmer le soir même à la maison. Ce n’est qu’à ce moment que j’ai compris que mon père avait des responsabilités importantes en tant que maire de la ville, mais aussi dans le parti.

Ce quotidien, cette attitude constante de nos parents nous a appris concrètement, sans en connaitre les termes, ce qu’était la simplicité et l’intégrité. Nous avons intégré par l’exemple que l’engagement politique et l’exercice du pouvoir ne pouvait pas être une quête personnelle, mais un engagement désintéressé ou seul prime l’intérêt général.

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